Le bouddhisme pour devenir autonome

28 avril 2018 | Les Chroniques de l'Institut

Il est dit que la qualité d’un maître spirituel est de rendre autonomes ses étudiants. Quoi que lama Jigmé Rinpoché transmette durant ses stages, le processus qu’il met en place en est le reflet.

L’écoute

Rinpoché transmet d’abord les instructions, nous sommes alors dans une situation d’écoute. Il nous montre comment la pratique de l’enseignement du Bouddha n’est pas un processus ordinaire, car elle ne s’accomplit pas comme la réalisation d’un projet avec objectifs, échéances et but à mener à bien. Dans ce cas de figure, nous faisons tout pour arriver à nos fins, déçus quand cela ne fonctionne pas et heureux quand cela marche. Rinpoché explique clairement qu’en termes de pratique spirituelle, si nous suivons les instructions de façon radicale, cela ne marchera pas. Il s’agit d’appliquer les enseignements selon nos capacités, de mettre en œuvre un entraînement dont la progression ira à l’opposé de ce que nous imaginions au départ. Cela suppose donc de la souplesse. Et, à terme, nous irons au-delà de l’entraînement. Bref, nous sommes dans un processus d’exploration et de découverte.

La réflexion

Mais écouter l’enseignement ne suffit pas, c’est pourquoi lama Jigmé Rinpoché crée des situations de réflexion : les lamas de Dhagpo soutiennent la dynamique en reprenant avec les stagiaires l’enseignement de la journée pour en approfondir le sens ensemble. Il prévient que la compréhension juste ne peut s’improviser : elle est le fruit « d’un mouvement lent mais constant ». Il s’agit de transformer progressivement nos habitudes à partir de perspectives inhabituelles : « Le chemin n’est pas artificiel, on ne peut pas forcer la marche, le déploiement se fait naturellement. » Le but est de percevoir nos dysfonctionnements, de les identifier sans jugement par un regard frais et direct sur nous-mêmes. Ce regard pourra alors se porter sur les autres. Rinpoché nous prévient encore : « Comprendre notre fonctionnement par la pratique ne nous libère pas immédiatement, mais il y a progressivement moins de mal-être. » Donc plus d’espace pour nous ouvrir aux autres et les comprendre, c’est ainsi que l’on installe les fondements de la compassion. Il y a de l’énergie à mettre dans le cheminement : « L’effort doit être investi dans la réflexion sur les enseignements et la pratique au quotidien. Se rappeler l’enseignement est libérateur. »

La méditation

Entre les temps d’enseignement et de réflexion, les méditations guidées nous permettent de nous familiariser avec la non-distraction. Dans l’exercice de la méditation, nous nous cognons aux extrêmes : parfois détendus mais sans attention, parfois vigilants mais sans espace, parfois inconfortables mais présents, parfois tellement bien mais tellement ailleurs. La méditation ne consiste pas à chercher un état (quel qu’il soit), à arrêter les mouvements de l’esprit (denses ou pas) ou à fabriquer l’une ou l’autre expérience (c’est tellement facile). La pratique méditative se résume ainsi : « S’entraîner à ne pas suivre les mouvements qui traversent l’esprit en permanence, que ce soit les pensées, les idées, les souvenirs, les images, etc. En même temps, l’esprit est conscient, présent à lui-même. »
Les sessions sont menées par des pratiquants entraînés dans le cadre de la formation des guides de méditation. L’exploration continue, que ce soit pour les guides qui s’entraînent et affinent leur formation, ou les stagiaires qui se frottent au calme et au mouvement. Le propos est que la clarté soit au rendez-vous pour chacun. Prenons le temps…

L’étude

Comme exemple du fruit du processus d’étude, Rinpoché a demandé à certains résidents bénévoles de Dhagpo, formés par khenpo Chödrak Rinpoché, de partager leurs connaissances avec le public. Depuis plusieurs stages ils présentent de façon assez détaillée les cinq agrégats tels qu’ils sont expliqués dans L’entrée sur la voie des pandits de Mipham Rinpoché (1846-1912). Pris par les activités dans le centre, les résidents ne peuvent participer aux cursus et enseignements proposés dans le programme de Dhagpo. Par contre, ils reçoivent au quotidien une formation d‘étude et de pratique méditative. C’est dans ce cadre que, depuis plusieurs années, khenpo Chödrak Rinpoché, un des grands érudits de la lignée kagyü, les forme aux notions essentielles de la philosophie bouddhique. Chacun peut apprécier la rigueur détendue avec laquelle ces bénévoles partagent les notions apprises et cela montre comment la transmission du Dharma est un processus vivant, toujours en cours, qui se nourrit de mises en situation.

La traduction

Qu’il s’agisse du texte sur les agrégats ou du commentaire qu’utilise lama Jigmé Rinpoché pour son enseignement sur la compassion universelle, les deux textes ont été traduits à Dhagpo par une petite équipe liée à la bibliothèque de l’Institut et au monastère de Kundreul Ling. Nous retrouvons la même démarche d’élaboration progressive. Ici, l’ambition n’est pas d’arriver au plus vite à une traduction définitive. Une fois de plus la richesse est dans le processus lui-même afin de comprendre ce que traduire signifie vraiment. L’enjeu est de ne pas s’enfermer dans les mots, mais de découvrir progressivement le sens de l’enseignement. Avec le soutien de Rinpoché et des érudits de passage à Dhagpo, chacun continue à se former, que ce soit pour la traduction ou pour l’interprétariat. Parfois les textes des traductions sont directement donnés aux stagiaires présents comme support d’étude, parfois ils deviennent un de ces livrets que l’on peut trouver à la boutique de Dhagpo, enfin certains, suffisamment aboutis, ont été édités sous forme de livres.

Un processus de libération

Il est dit que la qualité d’un maître spirituel est de rendre autonomes ses étudiants. En considérant les dynamiques qui se déploient autour des stages de lama Jigmé Rinpoché, nous nous rendons compte que chacun là où il est, qu’il soit enseignant, pratiquant, résident ou stagiaire, apprend l’étude, la méditation et le soutien aux autres pour faire de l’enseignement du Bouddha un véritable processus de libération.

Puntso, responsable du programme de Dhagpo